L’introduction de l’évangile de Luc par lui-même 1,1-4
Lc 1,1-4 : Entame de l’évangile de Luc selon l’araméen
Pierre Perrier 2013, mis à jour
Les spécialistes du grec des premiers siècles de l’Université d’Athènes ayant étudié les variantes dialectales de l’évangile de Luc en version grecque m’ont signalé il y a déjà plusieurs années que Nestlé et Aland ne pouvaient pas accéder aux textes originaux en se donnant comme objectif, dans leur recherche d’uniformisation, un grec standard. On peut penser pour Matthieu à une forme de traduction grecque palestinienne, pour Marc le grec romain et pour Luc que la forme de Césarée est plus près de l’original et plus conforme à la tradition qui place cette traduction à Alexandrie de Troas (le quartier grec hellénistique de Troas) ; en effet il y a des variantes culturelles propres à cette zone ionienne proche de la Thessalie.
Mais il y a aussi des variantes de langues venant de milieux « professionnels », qui caractérisent le choix très particulier retenu dans les 20 mots principaux de cette entame, pour expliquer le but de Luc dans le nouvel ordrage de plusieurs sous-ensembles de cet évangile ; cette entame veut justifier la collection particulière de textes et le témoin apostolique particulier choisi pour chacun de ces textes et de leur enchevêtrement particulier réunis dans ce certain ordre dans cet évangile. Et il faut bien sûr examiner cette présentation du texte comme un reflet des spécificités voulues par son collecteur et d’abord dans l’araméen de l’église des origines donc dans la Pshytta orale ou le texte Peshitta accentué (la scansion ci-dessous est celle du manuscrit Khabouris).
On propose ici une traduction de Lc 1,1-4 puis un classement selon trois variantes de langage : • un langage sur Dieu, • lévitique/oral de catéchèse-liturgie, • et juridique.
Traduction de l’araméen :
1 Puisque beaucoup ont voulu que soit mis par écrit (factitif)
le témoignage des actes au sujet desquels nous-mêmes avons été accrédités
2 tels que nous les ont transmis ceux qui, depuis le commencement,
furent les témoins oculaires et servants de cela (ou Celui) qui est la Parole,
3 il apparut aussi à moi, parce que je fus diligemment proche d’eux tous,
de t’écrire toute chose dans son ordre, illustre Théophile,
4 en sorte que tu connaisses la vérité des paroles pour lesquelles tu t’es fait disciple.
Au verset 3, ܐܬܚܙܝ ܐܦ ܠܝ, ethaḤzi ap li se lit aussi en 1Co 15,8 : il a été vu aussi par moi (le dernier de tous).
Langage sur Dieu
1- Le tash’itha-témoignage des sô‘rané-actes ou visitations (du Seigneur) définit précisément par l’impact spirituel des multiples rencontres de Dieu qu’ont vécu par grâce puis médité dans des lieux-temps précis les nombreux hommes, femmes et enfants qui ont rencontré Jésus directement ou par les anges. Cf. Lc 1,68 ;1,78 ;13,33 ;19,44 ; Ac 7,23 ;15,36
Langage juridique (Luc est avocat et médecin)
1- tash’itha : témoignage sous forme d’une déposition devant un tribunal en paroles et gestes (de sh’a, gestuer)
Cette mise par écrit est la mise par écrit par un greffier de la déposition du témoin, car le verbe écrire est au factitif (nktouon : aphel inachevé, que nous commencions à faire mettre par écrit) : quelqu’un se met à faire un Ecrit, cf. Ac 15,23
1b- « Nous avec eux », nan b’on, peut être lu comme participe passif aphel de convaincre : il s’agit de la conviction intime des témoins, « nous les convaincus », cf. Lc 20,6 ; Ac 26,5
3-itsipaït : « diligemment » comme lors d’un procès-verbal : le texte de Luc est mot à mot la parole des témoins sur les gestes de Jésus, et les paroles de Jésus sont mot à mot de Lui (ipsissima verba), cf. Lc 12,11
3b-teksa : l’ordre chronologique des gestes faits ou paroles dites, et aussi l’ordrage du texte.
4- il en résulte la vérité (shrara) des faits (« bien liés = shr en amont)
Langage lévitique /oral
2b- mshamshâné : « servants », mot désignant les lévites assurant le service de la liturgie du Temple et, pour ce qui concerne les Ecritures ceux qui la proclament (chantée, psalmodiée) selon la Tradition (même racine meshelmanoutha – verbe shlem). Le grec traduit diakonoï.
3- itsipaït : très attentif donc à écouter les dépositions des témoins oculaires et disciples formés par le Verbe
3b- Teksa : dérouler une liturgie chronologiquement (c’est-à-dire en latin : suivre l’ordo), Lc 1,8
3b – nétsi : « brillant, illustre », celui qui réalise une bonne performance orale, qui excelle dans la psalmodie ou le chant des paroles de l’Ecriture ; Luc n’oublie pas qu’il doit traduire les paroles, melé, 4b.
4a- melé : paroles émises des lèvres – en grec logoï – et donc dont il devra faire une collection bilingue à la syllabe près à partir de son texte araméen de base précis. Le texte de Luc est destiné à être psalmodié de façon juste et sainte par les lévites (cf. 2b, traduction restrictive grecque diaconoï qui a donné le français diacre)
4b-tétlmet : intensif d’éducation, il s’agit de l’apprentissage par cœur pour former un disciple talmid (le grec essaye d’être précis avec parèkolouthèkoti kathéxès mais perd le terme de disciple comme il avait perdu en 2b le terme de lévite-diacre).