Recherches EEChO

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L’Islam au risque de l’histoire

Numéro spécial 123-124 de la revue Résurrection, avril 2008

 

Disponible dans les bonnes librairies et consultable ici.


L
a surréalité – terme forgé par les dissidents du temps de l’Union Soviétique – est une vision de l’esprit qui veut s’imposer à la réalité humaine et qui est supposée être plus vraie que la réalité que l’on peut expérimenter et connaître. En fait, c’est une vision de foi : seule la « foi » peut tenter d’imposer à la réalité ce qu’elle doit être. Mais quel rapport existe-t-il entre ce genre de « foi » et la foi chrétienne apostolique ? L’islam est-il ce qu’il dit être ? Une Révélation venue de Dieu peut-elle fournir une recette pour établir un monde meilleur ? Dieu veut-Il l’islam ou autre chose ? Et si la solution était dans la perspective de la Venue glorieuse, qu’il faut certes préparer mais qui dépend avant tout de l’initiative de Dieu ? Dieu seul peut éradiquer le Mal.

Tel est l’objet de la contribution de Edouard-M. Gallez, qui ouvre les axes nouveaux.

Ensuite, la question de la femme en islam est abordée. Rappelons ce verset coranique : “De vos épouses et de vos enfants [vient] un ennemi pour vous ; prenez y garde !… Vos biens et vos enfants sont seulement une séduction (ou une tentation, fitna)” (sourate 64,14.15 – traduction littérale). La femme est une séductrice, elle est considérée comme un danger qui détourne de « Dieu ». C’est pourquoi elle doit être tenue en suspicion et éventuellement battue (tout le monde connaît ces versets, mais pas la raison sous-jacente).

Le père Jourdan est ensuite interviewé à propos de son livre Dieu des Chrétiens, Dieu des Musulmans. Des repères pour comprendre, préface de Rémi Brague, éditions L’œuvre. Ce livre de 207 pages est vraiment rafraîchissant, notamment dans les compilations de citations (par exemple p.32-33 ; 48-53). Son langage refuse les faux-semblants ; ce n’est pas un hasard s’il est paru avec huit mois de retard. Notons que le père Jourdan est amené à quitter la France pour les Philippines au mois de septembre.

Après le rappel par Sobhy Gress, fondateur de l’Association « Visages et culture des Coptes », la notion vécue d’Oumma islamique (un terme qui est faiblement rendu par le mot Communauté), Magdi Zaki, professeur de droit international à Paris, attire l’attention sur les persécutions subies aujourd’hui par les chrétiens en Egypte. Son livre paru en 2006, qui fait autorité et qui fut écrit dans les larmes, l’Histoire des Coptes, expose cette triste histoire depuis le 7e siècle.

L’article suivant traite de la question de la victimisation, qui est le pendant de celle de la violence. Il n’est pas inutile de rappeler qu’un monde où Dieu est dit choisir certains pour être au dessus des autres et les soumettre (sens de la racine de islam) est un monde où les rapports humains sont empreints de violence. Au contraire, un monde où l’idéal est le service des autres conduit à une société où il fait bon vivre, et où la richesse (matérielle et culturelle) est largement produite et profite à tous. « Je (le Fils de l’homme) suis venu non pour être servi, mais pour servir » indique Jésus (Mt 20,28 ; Mc 10,45). Cet énoncé a, pour ainsi dire, été inversé.

Ensuite vient une passionnante analyse, dans un langage simple, des passages principaux du Coran en lesquels les musulmans fondent l’idée de la succession des « Messagers »: Mahomet est dit avoir été annoncé par Jésus ; et l’un et l’autre sont dits authentifier les Ecritures qui les précèdent. Ce dernier point est particulièrement curieux. Car si des Ecritures annoncent quelqu’un à venir, ce sont elles qui l’authentifient. Celui qui vient après n’a pas à authentifier ce qui l’annonce, cela n’a pas de sens. Où est l’erreur ? On découvrira bien d’autres choses étonnantes en lisant cette courte étude.

Enfin, l’article Foi et raison en Islam de Lucie Raumi part du constat suivant : l’usage de la raison est considéré comme une garantie de non-dangerosité d’une religion. Cependant, tout usage de la raison n’offre pas cette garantie. Concernant l’islam, il est indéniable qu’un large usage a été fait de la raison. Cependant, le cadre de pensée de l’islam a déterminé la manière dont elle a été utilisée. D’une part, la question essentielle de l’islam, qui se définit comme soumission, est : « que faire pour obéir à Dieu ? ». Aussi, une priorité fût donnée à la raison pratique (« Que faire ?) sur la raison théorique (« Qu’est-ce qui existe ? Qu’est-ce que c’est ? »), au risque de l’étouffer. D’autre part, la fonction de la raison pratique est elle-même restreinte : la loi de Dieu étant entièrement révélée dans le Coran, la raison va principalement chercher à déduire un code juridique du Coran.

Un numéro qui fera date !

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Thomas fonde l’Eglise en Chine

(Années 65-68)

Pierre Perrier et Xavier Walter


Ed. Jubilé-Sarment août 2008.

Les connaissances des traditions araméennes ont amené notre ami Pierre Perrier à confronter ce qu’elles disaient à propos de l’Apôtre Thomas aux chroniques chinoises, que Xavier Walter connaît bien. Le résultat est inattendu. On savait que Saint Thomas avait évangélisé le Kérala, au sud de l’Inde ; il est mort et enterré à Méliapouram (Millipore, qui était le port indien pour la Chine à cette époque, aujourd’hui Madras-Chennay). En 232, quelques reliques de Saint Thomas furent ramenées à Edesse (où les actes de Thomas furent écrits en syriaque). On avait oublié quelque peu que son projet initial avait été d’aller en Chine, ce qui s’avérait quasiment impossible dans les années 50-90 par voie de terre (c’est-à-dire jusqu’à ce que l’Empereur de Chine sécurise la route à nouveau en la parsemant de postes de garde).

Il avait donc pris la voie maritime traditionnelle, qui faisait le tour de l’Inde puis de la Malaisie. Mais l’accueil des communautés juives des ports du Kérala et ensuite celle des populations malabar et malankar fit qu’il s’y arrêta. Ce sont les chroniques chinoises qui nous permettent de comprendre pourquoi Saint Thomas se rendit néanmoins en Chine, à laquelle il consacra trois années (de 65 à 68) : le fait déterminant avait été un songe prémonitoire de l’Empereur Ming-Di qui précéda d’un an le moment où il reçut l’Apôtre Thomas venant de l’’Inde du sud. C’est cette histoire extraordinaire que ce livre invite à découvrir, une histoire attestée par des sculptures nombreuses, connues depuis peu (dont les deux plus importantes sont visibles sur des sites touristiques en chinois – on trouve plus facilement les autres sur des sites en anglais, dont Christian Designs Found in Tomb Stones of Eastern Han Dynasty).

Validant ainsi les traditions orientales (si souvent méprisées par les chercheurs ou ecclésiastiques occidentaux), ce livre fera date !

Le livre se présente comme une vaste et passionnante enquête qui emmène le lecteur de découvertes en découvertes – celles que les auteurs ont faites eux-mêmes – dans les domaines de l’histoire chinoise (les fameuses chroniques impériales), de la géographie, de archéologie, etc. Le point de départ fortuit de l’enquête, outre des rencontres inattendues faites en Chine, était cette photo étonnante mais de mauvaise qualité que l’on trouvait sur le web dans certains sites chinois dédiés au tourisme :

 


Il s’agit de deux des trois plus grandes sculptures que l’on sait datées de l’an 70 ; la falaise où elles sont gravées se trouve à la sortie du port de Lianyungang sur la route menant à la capitale impériale de l’époque, Luoyang. Des recherches complémentaires ont abouti à une compréhension des dizaines d’autres personnages représentés en beaucoup plus petit. Heureusement, des dessins précis ont été faits avant le mois de mai 2009, au cours duquel les autorités chinoises ont fait sabler (donc gommer) la paroi, effaçant les gravures de peu de relief. Des bas-reliefs vieux deux mille ans, s’ils sont parsemés de mousses, on les nettoie à la brosse à dents, pas au karcher.  Il s’agit d’un vandalisme archéologique. Des bas-reliefs bouddhistes auraient-ils subi un tel manque de soin ?

EXTRAIT 1 : (p.55-57)
Tout était à reprendre et à clarifier dans un ensemble heureusement important de traditions recueillies par le monde bouddhiste. Il fallait redistribuer faits et signes conservés, les uns par la tradition liée à la première mission (pour nous chrétienne), à compter de la date du songe de l’empereur Mingdi, en 64-65 ; les autres, par le souvenir d’une seconde mission, postérieure de près d’un siècle, parvenue à Luoyang sous l’empereur Han Andi, après les accords avec les Kouchans, suite aux opérations mili­taires, dans les années 90, puis les années 120, des généraux Ban Chao et Ban Yong. C’est à cette redistribu­tion que nous nous sommes attelés après avoir découvert, dans le troisième personnage de Kong Wang, une femme, l’argument essentiel d’une figure qui sera, elle, incorporée progressivement dans le bouddhisme chinois.

Quel transfert religieux et quelles traces ?

Un examen plus attentif de la photographie de la troisième figure de Kong Wang révéla qu’il s’agissait d’une femme allongée sur un lit, appuyée sur un cous­sin, et qui portait sur elle un petit enfant enveloppé de langes. De sa main droite, elle le désignait à l’obser­vateur. Son mouvement était d’une configuration iconographique spécifique évidente, conforme exacte­ment aux Nativités orientales traditionnelles, telles qu’elles seront représentées par la suite: la Vierge y pré­sente toujours L’Enfant nouveau-né à l’adoration des fidèles. Cette scène obéit au modèle iconographique (initialement païen) en usage courant chez les Parthes au 1er siècle : il est introduit sous cette forme précise par les artistes du courant artistique qui s’épanouit alors dans le Nord du golfe Persique, à proximité du port[1] d’où appareillaient les bateaux à destination de l’Inde du Sud, avec ses passagers et marchandises en quête éventuelle d’un relais vers la Chine et le Japon. Ces artistes ciselaient des bas-reliefs sur des parois rocheuses verticales représentant en général un couple de prêtres debout, à côté d’une divinité assise. Le golfe était le débouché commercial naturel du nord du pays (l’Assyrie) – qu’avait d’abord évangélisé l’apôtre Thomas qui avait prêché à Ninive en compagnie de l’apôtre Nathanaël-Barthélemy dans les années 40 – et du sud (la Chaldée) du « Pays des deux fleuves », en grec : la Mésopotamie où évangélisait l’apôtre Jude.

Une trace associée à une miséricorde absente du « Petit Véhicule »

Par cette origine, on comprend d’autant mieux pour­quoi une représentation de Marie à L’Enfant a été sculptée sur cette paroi dans les années 60 que le 15 Ab (août) de l’année 51 est la date traditionnelle de l’Assomption de Marie, à Jérusalem. Or, selon la tradi­tion, Thomas s’y est replié, depuis Pattala, dans le delta de l’Indus, où la guerre l’a surpris. Il arrive à Jérusalem après l’événement et en repart vers l’Inde du Sud, gar­dant au coeur le souvenir de Marie, mère du Verbe et de l’Église et son témoignage oral, témoignage de vraie « mère de mémoire »[2] recueilli par Jacques le Mineur, Jean et Luc sur l’enfance de Jésus, le sfar d’talioutha que nous appelons l’évangile de l’enfance. Cet Évangile de l’enfance où se développe le récit de la Nativité est d’abord une authentique glorification de l’Incarnation de Miséri­corde[3] dont le grand mouvement, selon la théologie des textes les plus chers aux judéo-chrétiens, culmine à la croix de la Passion. Or, la Miséricorde, totalement absente du « Petit Véhicule » – appellation péjorative du bouddhisme initial par les tenants du Mahayana – est précisément l’un des points clés qu’introduira dans le bouddhisme, à compter du IIIe siècle, le « Grand Véhi­cule », en la personne du bodhisattva Avalokitesvara, lequel prendra dans le bouddhisme chinois la figure féminine de Guanyin”.

(p.55-57)

“Il était de plus en plus clair que le problème principal que rencontraient les archéologues chinois était leur ignorance à peu près totale du christianisme des origines, voire d’un fonds élémentaire de textes chrétiens, à commencer par les Évangiles”. (p.43)


EXTRAIT 2 : (p.77-81)

CHAPITRE V

SIGNATURE ET LECTURE JUDÉO-CHRÉTIENNES DES BAS-RELIEFS DE LA PAROI DE KONG WANG


“Pouvais-je être vraiment sûr de l’origine et donc du sens du message que me semblait avoir offert le sculp­teur à celui qui observerait les bas-reliefs de Kong Wang Shan[4] ? Il n’y avait aucune inscription, pas de « légende »à ces images, qui eût permis une attribution initiale exacte, par-delà les aléas de la tradition orale et les siècles. Or, cette signature était là ; il me fallait simple­ment la découvrir.


Un sceau sur la falaise, mais de quelle origine ?

Tandis que j’examinais avec un soin redoublé la pho­tographie des deux premiers personnages, en usant des capacités de traitement d’images de mon ordinateur, je constatai que, vers le bas, ce n’était pas un losange noir qui séparait les deux personnages, mais une zone sombre sur laquelle se laissaient deviner des traits. À première vue, on notait un poteau vertical et une tra­verse horizontale au bout de laquelle figurait un triangle, la pointe dirigée vers l’extérieur. Il importait d’identifier ce qui pouvait avoir été gravé sur le bras gauche de cette croix et sur le haut, où l’on distinguait des lignes arron­dies. Après de longues hésitations, bientôt surmontées grâce à des changements de contraste, il se confirma que le bras gauche de la croix était également terminé par un triangle, lequel dépassait l’épaisseur de la traverse tant vers le haut que vers le bas. Ainsi, la croix tenue fer­mement de la main droite posée sur sa poitrine par le personnage principal avait les extrémités de sa traverse horizontale de forme triangulaire: ce dessin n’était pas courant dans les croix latines ou byzantines anciennes.

L’étude détaillée des formes visibles (1. en haut du poteau vertical de la grande croix en X qui domine et réunit les deux personnages ; 2. sur la croix en +, taillée devant le premier personnage sur la face avant du rocher) montrait sans erreur possible, pour un spécia­liste des inscriptions grecques de l’art paléochrétien, que l’on avait là un signe rho – le R grec – comme on a l’ha­bitude d’en voir sur les sarcophages, proche par sa forme du P latin. Le complète habituellement le signe X – chi grec transcrit ch en écriture latine – avec lequel il pré­sente – X + P – les deux premières lettres du mot XPistos, le Christ en grec, mais seulement à partir du IIe siècle. Or, le X était absent en bas. Et pour cause ! Il eût été très surprenant de voir un monogramme grec associé à une représentation de l’apôtre Thomas, dont la mission se développe entièrement à l’extérieur de l’em­pire gréco-romain et de tout usage du grec.

Une abréviation commune dans l’Église des origines ?

Mais il me fallut arrêter les discussions que mes amis grecs entamaient pour défendre la thèse, chère à beau­coup d’occidentaux (mais jamais prouvée), d’un usage populaire d’un grec vulgaire répandu en Palestine au temps de Jésus.

Il m’a fallu aussi briser net une seconde discussion que mes amis exégètes entamaient, fâchés que le deuxième personnage tînt dans sa main gauche un rou­leau qui aurait pu être un aide-mémoire de textes évangéliques, si on accordait du crédit à mes proposi­tions… Un aide-mémoire dès 65 et en Chine? Pour un apôtre ayant quitté en 51 la Palestine ? Il fallait donc qu’il y en ait eu bien plus tôt dans l’Empire parthe ! Et pourquoi pas fin 51 – quand Thomas repassa par Jéru­salem, revenant de Pattala, avant de repartir vers l’Inde du sud ?

L’hypothèse plausible (une évidence à mes yeux) était que Thomas usait, pour prêcher, de la tradition évangélique orale, selon sa forme du Ier siècle, c’est-à­-dire avec des textes écrits aide-mémoire comme à Qumrân. L’accompagnait un diacre interprète muni d’un rouleau mémento, en araméen, d’une partie des mémoires des apôtres. L’interprète de Kong Wang, à « Port-touche-nuage », est vêtu d’une robe parthe, il parle donc probablement araméen, et non grec. Or, cette hypothèse était incompatible avec celle, sacro-sainte pour trop d’exégètes, d’une transmission orale sans aide-­mémoire écrit – puisque l’écrit évangélique est, selon eux, postérieur à 70 et en grec seulement[5]. Pour eux, donc, s’il y avait un rho grec sur le bas-relief, le rouleau de l’interprète ne pouvait pas contenir autre chose que du grec. Ce devait être une citation des prophéties sur le Christ, d’Isaïe par exemple, en rapport avec la Passion et la croix, donc avec la Septante. Oui, bien sûr! Mais alors, pourquoi la Septante portée par un Parthe venant de l’Empire parthe, où elle est inconnue, puisque l’on y dispose abondamment des textes hébreux ou de leurs targumim[6] araméens – en écriture babylonienne carrée ou plus cursive ? À moins qu’elle ne servît à valider le serment dont la main levée est signe ? Les questions succédaient aux questions… Peut-être cette inscription n’était-elle pas grecque ? N’aurions-nous pas affaire à une abréviation commune dans l’Église des origines ?

Une signature judéo-chrétienne en araméen ?

Ce P, rho grec, pour tout spécialiste de l’Eglise des ori­gines, c’était un faux problème, lié à une mauvaise lecture. Nous étions face à un monde parlant et écrivant beaucoup, comme à Qumran, en araméen ou en hébreu. Il s’agissait donc d’un qof et non d’un rho. Les distinguer est facile, grâce aux deux inflexions portées sur la demi-­lune tracée en haut et à droite du trait vertical. Ce qof était une lettre-signe pour les judéo-chrétiens; les mul­tiples graffitis du Ier et du IIe siècle en Palestine le montrent. Les judéo-chrétiens l’emploient seule ou avec la barre horizontale, sous la demi-lune et formant croix. La barre fait de ce qof le serpent d’airain resplendissant au désert, lové sur son pilier et portant le salut à ceux qu’ont mordus les reptiles qui, tapis sous le sable du désert, se gardent du soleil trop brûlant. Jésus avait pris cette image de la tentation du peuple hébreu au désert pour montrer à ses disciples comment Lui-même aurait à être élevé aux yeux de tous sur la croix pour apporter le pardon des péchés. Mais, pour tout lecteur chrétien de l’araméen, ce serpent élevé sur l’arbre de la croix, c’est aussi le qof initial du mot qyamtha – résurrection”.
(p.77-81)


EXTRAIT 3 : (p.96-97)

“Une pièce capitale »

Voilà ce que dit cette pièce capitale de notre dossier qui n’est pas étrangère, par ailleurs, à l’importance que revêtent alors pour les souverains chinois les relations de l’Empire avec le monde extérieur – ce qui ne sera plus le cas à l’ère où les Européens se lanceront sur les mers et débarqueront en Chine.

« Une tradition répandue veut que Mingdi eût un songe qui lui fit voir un homme blond [doré?], grand et dont le sommet de la tête était auréolé. L’Empereur questionna sur ce songe une foule de conseillers et l’un d’eux lui dit qu’en Occi­dent existait un dieu dit « lumineux » [ou "l’Homme-Lumière"]. Son corps avait huit zhang [huit empans, soit deux mètres environ] et son teint était doré [ou "comme l’or"].

L’Empereur, désireux de s’enquérir de la vraie doctrine, dépê­cha un envoyé au pays de Tianzhu pour qu’il s’informât des préceptes de l’illuminé. C’est à partir de cette époque que par­vinrent dans l’Empire du Milieu peintures et statues, et Ying, prince de Zhu, commença à avoir foi en cette voie [ou en la per­sonnalité qui la prêchait] et, grâce à cela, l’Empire du Milieu la reçut avec estime. Plus tard, l’empereur Huan [146-167] en devint dévot et s’adonna à la pratique de ses rites, offrant souvent des sacrifices à Fo et à Laozi[7]. Peu à peu les gens acceptèrent cette voie et furent bientôt nombreux à en pratiquer les rites. »

Quel est cet homme « doré » (ou « comme l’or ») ? Comment faut-il comprendre ce « Dieu dit « illuminé » » (ou « de lumière », voire « transfiguré ») ? En sanscrit, on songe à l’adjectif « bouddha »[8]. Mais, dans ce cas, s’agit-il du Bouddha Gautama ou seulement de l’inter­prétation qu’a pu faire de cette figure radieuse un homme du Ve siècle comme Fan Ye ?

Quant à la « Voie », désigne-t-elle la doctrine, ou la personne portant cette doctrine vers l’an 65 ? Le mot chinois shu signifie « savoir faire, art, technique, science », certes, mais il peut aussi désigner la personne qui en fait montre. Shu peut être l’équivalent de shushi et signifier notamment « magicien, diseur de bonne aventure, alchimiste ». Shi implique « homme cultivé, lettré, sage » ; il est propre à faire référence, et ce ne peut être que par souci de précision, à un homme tels ceux que dans l’Em­pire parthe on disait des « mages ». Le mot « voie » s’ajusterait alors, non à la réalité chinoise du dao (même s’il « ne peut être appréhendé par l’esprit discursif, est manifeste dans le devenir naturel et s’impose à l’homme en le rendant à lui-même »[9]), mais à la réalité du Christ qui se désignait lui-même comme « la Voie, la Vérité et la Vie » (Jean 14, 6)[10] [10]”.

[1] Le port d’Apologos, selon les Grecs, à l’embouchure de l’actuel Chatt-el-Arab.
[2]
Les « mères de mémoire » étaient, dans les communautés judéo-chrétiennes, des veuves qui veillaient mot à mot à la terminologie exacte des témoignages des apôtres pour garder les propos saints qui étaient tenus par les prédicateurs.

[3] La représentation de la Nativité sur la paroi répond très exactement au chapitre XI de L’Ascension d’Isaïe, texte judéo-chrétien du Ier siècle: « Il arriva tandis qu’ils étaient seuls que Marie regarda soudain de ses yeux et elle vit sur elle un petit enfant et elle fut bouleversée, et son ventre se retrouva comme auparavant, avant qu’il eut conçu. Lorsque son mari Joseph lui dit: « Pourquoi es-tu bouleversée ? », ses yeux s’ouvrirent et il vit l’enfant et il glorifia le Seigneur, car le Seigneur avait pris soin de son lot ». Commentaire de Dom Lafond, osb (Vers les cieux nouveaux et la terre nouvelle, à paraître) : « On peut interpréter cet étrange récit en disant que, par sa naissance miraculeuse, Jésus préserva la virginité de sa Mère en disparaissant de son ventre et apparaissant aussitôt sur elle. La recommandation vise à préserver le secret de la naissance virginale qui fait partie du secret messianique attesté par les Évangiles. Voir le texte de Matthieu araméen 1,24-25 : « Joseph prit auprès de lui son épouse, sans la com­prendre, jusqu’au jour où elle enfanta un fils et qu’elle lui donna le nom de jésus. » » (Cf. cahier photos, 7.1 et 7.2).
[4]
Shan: paroi, falaise en chinois; d’où Kong Wang Shan ou paroi de Kong Wang.
[5]
Claude Tresmontant, parmi beaucoup d’autres, a montré que les Évangiles ont été mis par écrit sous la forme de dossiers de notes pris par les disciples du Christ selon ses paroles, bien avant d’être traduits en grec de synagogue avec le même lexique que la traduction grecque de la Bible hébraïque (la SeptantePeshitta, et l’occidental un peu retouché, Peshitto, sont des témoins très fidèles, aux variantes dialectales près, de ce texte-source oral, ou Pshytta (« l’original »: les anciens manuscrits gardent des signes de liaisons per­mettant de restituer les perles et colliers oraux originaux). Voir ANNEXE 1.
[6]
Traduire la Bible est devenu après l’Exil une nécessité. Israël a d’abord entendu son II)ieu dans sa langue ancienne, l’hébreu. Quand il a com­mencé à perdre l’usage de l’hébreu pour parler l’araméen, il a fallu traduire la Parole dans les synagogues: c’est l’origine de textes araméens pour la lec­ture synagogale en Mésopotamie puis, plus tardivement, avec des targumim – paraphrases expliquant l’Écriture. Enfin le développement de la diaspora juive en Égypte a imposé le passage de l’hébreu au grec, ce fut la Septante.
[7]
Bouddhisme et taoïsme finirent par répondre aux aspirations religieuses des Chinois, ce constat le confirme. Le rédacteur du Houhanshou ignore le christianisme; ce qu’explique très bien le sort infligé au prince Ying et jus­tifie l’observation, au Ve siècle, de Fan Ye selon laquelle « la Voie [avait] été fermée », en fait « récupérée ».
[8]
On dit en français une personne brillante, une santé éclatante, un visage lumineux de vieux moine. Avec l’adjectif galia, l’araméen insiste davantage sur l’illumination venant de l’intérieur que révèle l’« ouverture » du visage à travers lequel on accède au cœur. C’est un don de l’Esprit Saint qui est appelé sur chaque participant à la liturgie eucharistique par le prêtre, pour que tous reçoivent avec des visages rayonnants (appé galiatha) la « com­munion » aux mystères (cf. 2 Cor 3,18) ; elle permet la participation mystique à la liturgie céleste, par-delà le voile des réalités terrestres. On peut penser à l’expression bouddhique chinoise xinjing : « le cœur, miroir qui illumine toute chose » (Dictionnaire Ricci).
[9]
Cf. Dictionnaire Ricci.

[10] Si Thomas a reconnu son Seigneur et son Dieu en Jésus ressuscité portant les marques de la Passion, l’empereur est invité à reconnaître, quand il viendra à Luoyang, l’envoyé du Seigneur qui lui apparaît. Cette recon­naissance sera facilitée et confirmée par la ressemblance physique de Thomas avec Jésus, ressemblance sur laquelle les traditions orientales s’accordent.

Pour commander en ligne, aller sur le site de l’éditeur : Jubilé-Sarment.

A consulter également, notre dossier EEChO : Thomas en Chine.


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Exégèse oralité

Exégèse d’Oralité, tome I.

Fr. Guigain

éditions Cariscript

________La parution du livre « Exégèse d’Oralité, tome I » est le fruit de la méditation régulière du père Frédéric Guigain au contact de la Parole de Dieu. Un contact renouvelé par la pratique d’une lectio divina d’un nouveau genre : l’oralité des Evangiles. Avant-gardisme ? Non, c’est à un retour aux sources que le père Guigain nous invite.

________Prendre au sérieux cette « manducation de la Parole », cette incarnation de Dieu dans notre chair, en acceptant de réduire la distance que nous avons avec « les Ecritures ». Cette distance, bien rassurante nous permettant d’exercer notre sens critique sur le texte sacré sans avoir jamais à faire l’acte de foi qui consiste à s’en nourrir pleinement.

________L’oralité n’est pas « un nouveau discours », une « autre approche » sur les Evangiles, elle est d’abord une expérience à vivre. Sentir la Parole grandir en nous.

________Retrouvez sur notre site plusieurs articles du père Guigain, publié dans ce livre

________Ci-dessous, présentation du livre par CARISCRIPT (Extrait de l’introduction)

Il appartient à notre époque d’avoir l’heureux privilège de redécouvrir des aspects fondamentaux de la tradition apostolique qui, pour des raisons historiques diverses, sont demeurés perdus jusqu’à aujourd’hui. Aussi, non seulement sommes-nous en mesure de rétablir une conception plus exacte de l’activité évangélisatrice de la génération apostolique, mais encore d’accomplir à son imitation un renversement essentiel de notre attitude à l’égard de la Parole de Dieu, qui soit enfin le gage d’un profond renouvellement de l’Église de notre temps. Cette découverte tourne autour d’une réalité unique et très simple, mais dont les implications sont multiples et parfois complexes, que l’on peut appeler : l’oralité évangélique.

________Quatrième de couverture :
________Aussi ce premier cahier d’études se propose-t-il de présenter un tour d’horizon suffisamment large des diverses problématiques liées à cette redécouverte de l’oralité à l’âge apostolique : sont abordés les aspects spirituels d’une véritable “théologie de la mémorisation” caractéristique de l’époque, la genèse structurée de la Bonne Nouvelle dans le cadre hiérarchique de l’ “école traditionnelle”, et les principes techniques d’un décompte systématique de la Parole de Dieu.
________Tout ceci ne saurait être possible sans revenir à la pâte linguistique concrète du Seigneur et des Apôtres, c’est-à-dire à l’araméen, transmis par une pratique orale ininterrompue et dont le texte chaldéen de la Peshitta constitue le vestige archéologique incontournable. C’est ainsi qu’est rendue à sa beauté première la Bonne Nouvelle du Verbe incarné, dont la qualité littéraire est seule à rendre compte de l’ensemble des procédés phonétiques, scéniques et midrashiques, qui font regorger la Parole de sens et lui assurent son inlassable et savoureuse manducation.
________La recherche scientifique est alors l’occasion d’un pèlerinage initiatique sur de grands thèmes de l’Évangile, entièrement revisités, tels que l’Enfance, la Transfiguration, la Miséricorde et la Résurrection.

________A propos de l’auteur :
________Frédéric Guigain est né à Paris en 1971, a obtenu un D.E.A. en philosophie à la Sorbonne (Paris IV) en 1994, a été ordonné prêtre dans le diocèse maronite de Jbeil-Byblos (Liban) en 2001, et a assumé diverses tâches pastorales au Nigéria, en Italie, au Liban et à Paris.

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Evangéliaire selon la récitation orale des Apôtres

Texte des quatre évangiles selon la Peshitto,

Présentation rythmique et analyse midrashique

Frédéric GUIGAIN

Ed. Cariscript, juillet 2008.


De la prédication des apôtres aux évangiles

Dans Jésus de Nazareth, Benoît XVI n’a pas hésité à dénoncer – avec charité mais précision – les impasses de l’exégèse actuelle, qui rejaillissent sur la théologie et la catéchèse (parmi d’autres, Pierre Grelot était expressément cité). Il indiquait des pistes nouvelles à suivre, que le synode pastoral sur « la Parole de Dieu » qui s’est tenu à Rome du 3 au 20 octobre 2008 a relevées également. Les évêques ont cité l’expression de Benoît XVI disant que la Parole ne doit pas être seulement « informative » mais « performative », c’est-à-dire qu’elle doit accomplir ce qu’elle énonce en celui qui l’écoute : ceci était précisément la force et la caractéristique majeure des « évangiles » des Apôtres et de Paul, qui étaient des prédications orales apprises par cœur par ceux qui les recevaient.

Et les travaux de Frédéric Guigain nous apporte une énorme surprise : des manuscrits araméens anciens des évangiles donnent des notations indiquant leurs structures orales ! Or, à 90%, ces structures correspondent à celles que les travaux antérieurs de Pierre Perrier avaient mis en lumière (et les 10% restant s’expliquent simplement par une analyse insuffisante, désormais corrigée).

Nous avons donc quasiment accès à une bonne partie de la prédication orale apostolique, qui est évidemment en araméen et non en grec : c’est la Réforme allemande qui a inventé la fable occidentale selon laquelle l’araméen a été traduit du grec au temps de Rabula (et cela pour valoriser le grec aux dépens du latin et de l’abominable Rome). Cet immense bluff a empêché de voir jusqu’à présent à quel point les meilleurs manuscrits orientaux (qui sont aussi vieux que ceux d’Occident !) sont proches des prédications mises au point par les Apôtres dans les années 30-35. Ceux qui, en France, avaient perçu l’erreur d’orientation de l’exégèse (l’Abbé Jean Carmignac, le Professeur Tresmontant, etc.), avaient été systématiquement écartés des débats par les exégètes à la mode de Pierre Grelot ou du théologien Geffré, qui avaient bâti tout un système impliquant que les évangiles devaient avoir été composés après l’an 70 ! Notons que les petites différences entre les évangiles synoptiques, que n’importe quel étudiant peut remarquer, s’expliquent très bien par la connaissance des traditions orales apostoliques (qui sont d’essence midrashique, c’est-à-dire à la mode des juifs du premier siècle)… à condition de comprendre les mécanismes oraux en jeu, et en araméen si possible !

C’est donc une révolution qu’apporte Frédéric Guigain, en complément des travaux de Pierre Perrier.

Aux deux points de vue de l’exégèse et de la pastorale à venir, l’ouvrage de Frédéric GUIGAIN constitue un apport que l’on peut dire révolutionnaire. En effet, l’analyse systématique des signes de découpage du texte, introduits au VIe siècle, montrent qu’ils renvoient à des récitatifs c’est-à-dire à des traditions orales qui s’étaient maintenues et qui correspondent à un état de la matière évangélique antérieur à l’état rédactionnel dernier dans lequel nous lisons aujourd’hui le texte.

Aux deux points de vue de l’exégèse et de la pastorale à venir, l’ouvrage de Frédéric GUIGAIN, Evangéliaire selon la récitation orale des Apôtres. Texte des quatre Evangiles selon la Peshitto constitue un apport que l’on peut dire révolutionnaire. En effet, l’analyse systématique des signes de découpage du texte, introduits au VIe siècle, montrent qu’ils renvoient à des récitatifs c’est-à-dire à des traditions orales qui s’étaient maintenues et qui correspondent à un état de la matière évangélique antérieur à l’état rédactionnel dernier dans lequel nous lisons aujourd’hui le texte.

Tous les spécialistes en anthropologie connaissent l’étonnante stabilité et précision des transmissions orales dans les civilisations où l’écriture est inconnue ou secondaire, parfois à travers des millénaires. On avait oublié que cette force de la transmission, mise en lumière par le Père Marcel Jousse sj dès les années 1930, concernait aussi les évangiles après leur mise par écrit. La difficulté d’apprendre le texte évangélique par cœur n’est pas à démontrer sur la base du grec : il en est tout autrement avec le texte oriental – Frédéric Guigain peut en témoigner. Aujourd’hui, le texte syriaque standard est encore imprimé avec ses signes de découpage, dont les sens, entretemps, étaient devenus flous à cause de la perte progressive de l’oralité dans le monde syriaque occidental au point d’être recouverts par la suite par le système synoptique intellectuel d’Eusèbe de Césarée. Ils sont enfin restitués aujourd’hui dans leur signification orale dans cet évangéliaire qui reproduit ce même texte selon son jeu complexe de structures (présenté en français), depuis le découpage rythmique de chaque phrase jusqu’aux grands ensembles d’oralité.

Cet outil scientifique doit prendre sa place dans toutes les bibliothèques et lieux où est étudiée la Parole de Dieu, ainsi que chez tous les chrétiens qui veulent avoir accès ou s’initier au syro-araméen des évangiles.

 

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Après un D.E.A. en philosophie à la Sorbonne, Frédéric Guigain a été ordonné prêtre dans le diocèse maronite de Jbeil-Byblos (Liban) en 2001. Il a servi depuis lors au Nigéria (Port-Harcourt), en Italie (Albano), au Liban (diocèse de Jbeil) et à Paris.

Parution du livre du père Frédéric Guigain : pour connaître les détails, cliquez ici. Vous pouvez aussi lire les commentaires lié à cet article.

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L’Évangéliaire-Peshitta est paru !

La Torah de la Nouvelle Alliance selon la récitation orale des Apôtres.

Texte des évangiles et des Actes selon la Version Stricte d’Orient.

Analyse rythmique et midrashique

Frédéric GUIGAIN

Cariscript, 2010

• Qu’apporte ce nouvel Evangéliaire à ceux qui étudient la Parole de Dieu et aux Églises proche-orientales ?

D’abord, l’évangéliaire a été augmenté : il comporte désormais également les Actes des Apôtres, un « livre » qui faisait partie de la « Bonne Nouvelle » transmise et apprise de « cœur à cœur » depuis le temps des Apôtres selon le système oral judéo-chrétien. Cette transmission a été conservée en certaines Communautés syro-araméennes quasiment jusqu’à nos jours ; elle avait besoin d’être refondée scientifiquement, ce qui est l’un des buts de l’évangéliaire.

Par ailleurs, « L’Evangéliaire selon la récitation orale des Apôtres » édité en 2009 était basé sur le seul texte canonique araméen occidental (Peshittô) ; ce nouveau volume intègre les indications fournies par le manuscrit araméen Khabouris, riche témoin du monde araméen de l’Est (dont le texte canonique s’appelle Peshitta). Il s’agit là d’un enrichissement considérable. Le texte évangélique est donné cette fois en écriture estrangelo voyellisée, très lisible, toutes les annotations, plus nombreuses, restant en français.

Enfin, sur ces bases, le développement de l’analyse rythmique et midrashique a permis d’aller plus loin que la restitution des récitatifs correspondant à l’état de la matière évangélique antérieur à l’état rédactionnel dans lequel nous lisons aujourd’hui les textes. Pour prévenir l’oubli de la manière dont cette matière évangélique – « l’Evangile »– devait être transmise oralement, un jeu de signes avait été ajouté aux manuscrits (au cours du VIe siècle pour ce qui est de la Peshitta). L’étude de ces signes a permis de retrouver comment l’enseignement des Apôtres s’est cristallisé en quatre textes tout en continuant à être transmis oralement selon une organisation autre, en colliers ; en amont, les recherches ont abouti à comprendre pourquoi ces quatre textes se présentent tels qu’on les voit aujourd’hui et pourquoi ils ne sont pas faits pour être lus linéairement : tel est l’apport principal de l’analyse « midrashique ».

• Les acquis de l’étude publiée précédemment

L’Évangéliaire selon la récitation orale des Apôtres constituait la première application concrète des deux acquis principaux relatifs à l’anthropologie de l’oralité à l’âge apostolique : d’une part le formulisme et son rythmo-mimétisme, que le jésuite Marcel Jousse avait déjà mis en lumière dès avant-guerre, et d’autre part le système récitatif évangélique en « colliers », que l’analyse comparative développée par Pierre Perrier avait permis de restaurer. Le texte manuscrit en effet est parsemé – criblé même – de signes de récitations, qu’il s’agisse de points placés autour des mots ou d’astérisques simples ou doubles (dits sections syro-ammoniennes) en fin de ligne ou de « paragraphe » (disons plutôt : d’unité orale, souffle ou perle).

La raison d’être de ces signes avait fini par se perdre. Or, les premiers, qui sont des signes d’interponctuation, permettent de rétablir la rythmique et les assonances de la récitation antique, moyennant le bilatéralisme et le midrashisme de l’oralité judaïque ; quant aux seconds, ils se rapportent au découpage des enseignements oraux mis par écrit, c’est-à-dire qu’ils rendent compte de la structure originelle (et mnémotechnique) de décompte de la Bonne Nouvelle en colliers (thématiques).

• Des précisions apportées par le manuscrit Khabouris

La prise en considération du texte canonique araméen oriental des évangiles d’après le manuscrit Khabouris a considérablement enrichi l’analyse rythmique de la récitation orale, en vertu du plus grand nombre de signes d’interponctuation dans ce texte. En outre, il a pu être confirmé que les sections syro-ammoniennes remontaient effectivement à la phase orale de composition des évangiles, du fait de leur présence sous forme de points gras dans les marges indépendamment des numérotations eusébiennes, ainsi que par l’existence de nœuds dessinés dans le corps du texte qui démontrent une connaissance de son histoire génétique antérieure à sa mise par écrit.

Enfin, la présence de petits points fins tout le long des marges à droite et à gauche, en lien avec les principales pauses de l’interponctuation, forme un indice saisissant de l’attention portée par les Anciens au bilatéralisme (balancements droite /gauche des phrases) et au décompte de chaque verset. On passe ainsi à une compréhension structurelle du texte non seulement plus riche et précise, mais qui repose sur une validation à 95% dans les manuscrits eux-mêmes, les 5% restant se déduisant expérimentalement et logiquement.

• Origine et finalité liturgiques des évangiles : une approche scientifiquement fondée

Le but pratique de nos textes évangéliques était déjà indiquée dans l’Évangéliaire selon la récitation orale des Apôtres : celui d’être des lectionnaires au service de la liturgie. Les raisons des découpages et de l’organisation qui en résulte ont été grandement approfondies pour chacun d’eux, au point de rétablir la correspondance exacte de chaque péricope évangélique avec le lectionnaire annuel synagogal (babylonien), au double point de vue de la liturgie ecclésiale à l’époque apostolique et d’abord de l’enseignement historique de Jésus. Il apparaît en effet que les dits et gestes eux-mêmes de Jésus ont été volontairement posés en fonction des fêtes hébraïques et des lectures synagogales, spécialement de la Torah, au cours des trois années de sa vie publique – ce que l’établissement d’une grille générale a permis d’établir. Ce lien premier entre la Torah et la prédication apostolique forme la base organisationnelle de « l’évangile » de Pierre, que Marc a mis par écrit. Les autres évangiles-lectionnaires ont été pensés davantage en rapport avec la vie liturgique des communautés elles-mêmes, et ceci vaut également pour le livre des Actes qui, utilisé comme lectionnaire d’été, était lu en correspondance avec le livre des Nombres et le Deutéronome selon le cycle synagogal.

Nous avons donc là, et pour la première fois, les clefs de la « composition des évangiles » comme on dit – ou plutôt de leur « organisation liturgique », selon une manière de parler qui s’avère plus exacte en tenant compte de la primauté de la transmission orale des colliers de la prédication apostolique.

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Afin que chacun puisse avoir une idée précise du contenu de cet ouvrage, nous vous offrons ici un extrait. Il s’agit du collier de Jean-Baptiste.


Pour commander le livre en ligne, voir sur le site de Cariscript. Vous pouvez aussi commander l’ancien volume qui est moins cher (25 euros).

 

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