Réaction du président de CSI-France

Le président de CSI-France, Gérard Patrimonio, a dû réagir au numéro de Confluences Méditerranée d’été 2008 sur les Chrétiens d’Orient.

J’ai été lit­té­ra­le­ment si­dé­ré par les af­fir­ma­tions de Mme Laure Guir­guis, dans son article : « Egypte : discours contemporain autour de la conversion » concernant les jeunes filles coptes enlevées, violées et épousées de force.

De quoi s’agit-il en ef­fet ? De­puis les an­nées 70, des jeu­nes filles cop­tes disparaissent*, leur fa­mille n’en en­tend plus par­ler et n’ar­rive pas à les join­dre. La ma­jo­ri­té des plain­tes dé­po­sées au­près de la po­lice reste sans ré­ponse, mal­gré les nom­breu­ses re­lan­ces ef­fec­tuées par les mem­bres de la fa­mille et /ou leurs avo­cats. Par­fois, l’une d’en­tre el­les donne si­gne de vie : elle a quit­té, dit-elle, vo­lon­tai­re­ment sa fa­mille, s’est li­bre­ment con­ver­tie à l’is­lam, s’est ma­riée de son plein gré, est heu­reuse…

Pourquoi dans ces conditions, la jeune femme ne retourne-t-elle pas voir ses parents ? Comme toute mère, elle serait fière de montrer son ou ses jeunes enfants à sa famille. Mme Guirguis ne semble pas s’interroger sur une telle problématique pourtant élémentaire… Quant à la douleur des proches et de la jeune femme, elle semble délibérément absente : ce n’est pas le sujet, pourquoi L. Guirguis s’en préoccuperait-elle ?

Pour son ar­gu­men­ta­tion, Laure Guir­guis re­prend un ar­ti­cle de Gré­goire Del­haye, « La fi­gure de la jeune fille copte  »con­ver­tie et ma­riée de force » dans le dis­cours mi­li­tant des cop­tes en dias­po­ra », pu­blié dans un ou­vrage dont elle a as­su­ré la di­rec­tion, « Con­ver­sions re­li­gieu­ses et mu­ta­tions po­li­ti­ques » (Édi­tions Non Lieu, Pa­ris 2008), p. 133 à 150, ar­ti­cle qui mi­ni­mise le phé­no­mène en re­pre­nant à son tourl’ar­gu­men­ta­ire des au­to­ri­tés égyp­tien­nes.

Pour­tant, dans le même ou­vrage, Magdi Kha­lil, ex­prime un tout au­tre point de vue dans son ar­ti­cle « L’is­la­mi­sa­tion for­cée des jeu­nes filles cop­tes », p. 151 à 162.

Mme Guir­guis con­nais­sant les points de vue dif­fé­rents au­rait pu les confronter dans son ar­ti­cle paru dans le nu­mé­ro 66 de Con­fluen­ces-Mé­di­ter­ra­née. Ce dernier au­rait in­con­tes­ta­ble­ment ga­gné en cré­di­bi­li­té et en intérêt. Au con­traire, elle af­firme sans nuance, dans l’article paru dans Confluences, n°66, p. 136 :

« Dans ce sens, plusieurs auteurs ont mis en avant le fait que la plupart des disparitions de jeunes filles [coptes]relevaient de la fugue amoureuse, voire d’un désir d’émancipation et de fuite d’un milieu familial trop oppressant (Delhaye 2008; Armani 2002). »

Ou­tre le fait qu’écrire « plu­sieurs au­teurs » est in­di­gne d’une pu­bli­ca­tion dans une re­vue sé­rieuse comme Confluences-Méditerranée, (qui sont donc ces au­teurs ?), l’ar­gu­men­ta­tion de L. Guir­guis ne ré­siste pas à l’exa­men : il existe de trop nom­breux cas, de­puis trop long­temps, dans l’en­sem­ble de l’Egypte pour pré­ten­dre qu’il s’agit de « fu­gues amou­reu­ses ou de dé­sir d’éman­ci­pa­tion d’un mi­lieu fa­mi­lial trop op­pres­sant ».

Les jeu­nes filles mu­sul­ma­nes ne pra­ti­quent guère la fu­gue amou­reuse et quant au mi­lieu fa­mi­lial trop op­pres­sant, la so­cié­té mu­sul­mane n’est guère ré­pu­tée pour être par­ti­cu­liè­re­ment fé­mi­niste et li­bé­rale : les jeunes musulmanes pourraient elles aussi être tentées de quitter leur famille pour s’émanciper. Naturellement, il n’en est rien.

Et ma­ni­fes­te­ment, Mme Guir­guis ne s’est pas pré­oc­cu­pée de l’in­co­hé­rence de sa rhé­to­ri­que.

Ci­tant à nou­veau Gré­goire Del­haye, Mme Guir­guis af­firme p. 137 :

De tels ré­cits de dis­pa­ri­tion sont re­layés ré­gu­liè­re­ment dans la presse à scan­dale et dans cer­tains jour­naux dits in­dé­pen­dants, sur les si­tes In­ter­net de di­ver­ses as­so­cia­tions chré­tien­nes mi­li­tan­tes, mais aus­si sur ceux d’or­ga­ni­sa­tions sio­nis­tes et/ou is­la­mo­pho­bes qui ré­cu­pè­rent ces dis­cours pour le comp­te de leur pro­pre pro­pa­gande, aux dé­pens de ceux qui les ont ini­tiés et dont la lutte pour la dé­fense des droits des chré­tiens en Egypte ne peut que se trou­ver dis­cré­di­tée en étant as­si­mi­lée avec ces cou­rants fort peu ap­pré­ciés en Egypte (Del­haye 2008).

Si j’ai bien com­pris Mme Guir­guis, les dis­pa­ri­tions de jeu­nes filles cop­tes de­vraient être cou­ver­tes par un silence complice et lâche, ne ja­mais être évoquées, ne ja­mais être con­dam­nées ! Dans l’in­té­rêt de tous et de tou­tes, il con­vien­drait de ne rien dire, de ne rien écrire pour évi­ter de frois­ser qui­con­que ! « Circulez ! il n’y a rien à voir », telle semble être la devise de Mme Guirguis.

Certes, les in­for­ma­tions con­cer­nant les dis­pa­ri­tions des jeu­nes filles cop­tes sont re­layées par diverses or­ga­ni­sa­tions – y com­pris CSI (Christian Solidarity International) – et la diaspora copte. Cela s’explique très bien dans un pays comme l’Egypte en proie à la surenchère permanente des Frères musulmans et où ne règne pas une totale li­ber­té d’ex­pres­sion, c’est un euphémisme. Le fait que l’appartenance religieuse figure sur la carte d’identité autorise en effet toutes les discriminations envers les dhimmis que sont les Coptes.

Aussi, les Cop­tes ne pouvant pas se défendre dans leur pays sont contraints de le faire depuis l’ex­té­rieur, avec des re­lais : ceux de la dias­po­ra et des or­ga­ni­sa­tions de défense des droits humains qui constatent que la liberté de religion est bafouée en Egypte et que les Cop­tes y sont des ci­toyens de se­conde zone. De tel­les protestations sont gé­né­ra­le­ment peu ap­pré­ciées dans quelque pays que ce soit, je le comprends parfaitement.

Mais la vé­ri­té est ra­re­ment bien vue d’où qu’elle vienne, surtout quand elle est désagréable à lire ou à entendre.

Gérard Patrimonio
Président de CSI-France

Note * : Dans le numéro de septembre 2006 du journal égyptien El Tareek,  sont répertoriés 13 cas de disparitions de jeunes filles coptes. Je cite les noms.

  1. Sarah Sobhy Waheeb, disparue le 9 juillet 2006 ;

  2. Nour Gaber Ayad, disparue le 25 novembre 2005 ;

  3. Marian Ghattas, disparue le 2 novembre 2005 ;

  4. Mary Saed Mahfouz Shunoda, disparue le 25 juin 2006 ;

  5. Eva Toma Fahmy ;

  6. Dena Samy Yousif, disparue le 10 juin 2005 ;

  7. Rania Fayz Botros, disparue le 18 novembre 2005 ;

  8. Marian Raifit Agayby, disparue le 12 novembre 2005 ;

  9. Aida Lewies Faheim, disparue en 2005 ;

  10. Wafaa Mazion Abdel El Meseeh Hanna, disparue en 2005 ;

  11. Kristen Maher Ghalion ;

  12. Nadia Samuel Atteya de Shubra El Khema ;

  13. Marian Isaac Yousif , disparue le 16 octobre 2005.